« Petit Piment » – Alain Mabanckou, ed Seuil

mabanckouToujours un plaisir de retrouver Alain Mabanckou, ses personnages, sa verve, et derrière les histoires qu’il nous raconte, son ancrage dans la société actuelle à cheval entre la France et l’Afrique.

Voici la retranscription d’un entretien qu’il m’a accordé à l’occasion de la sortie de son livre.

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Petit Piment raconte l’histoire d’un jeune orphelin de Pointe-Noire, qui vit dans une institution catholique. Arrive soudain la révolution socialiste, qui balaie tout, et Petit Piment en profite pour s’évader avec deux frères jumeaux. Ils vont jusqu’à Pointe Noire, tout en vivant de petits larcins. Jusqu’au jour où Petit Piment est recueilli par Maman Fiat 500 et ses dix prostituées. Lorsque le maire de Pointe-Noire décide de nettoyer le quartier, Petit Piment en tombe malade…Mais il n’est pas à court de ressources !

 NI : Bonjour Alain Mabanckou, merci d’avoir accepté l’invitation à cette journée Page, nous sommes heureux et honorés de vous recevoir. Dans votre dernier roman, le personnage est, au début du livre, un petit garçon qui vit dans un orphelinat. Pouvez-vous nous présenter Petit Piment ?

AM : C’est moi qui vous remercie de m’avoir accordé l’honneur d’être ici. Je vais essayer de vous résumer l’histoire de cette personne, Petit Piment, mais vous savez bien qu’il ne faut pas faire confiance à un auteur pour raconter, car nous, les auteurs, nous racontons de manière souvent plus technique que narrative. Mais enfin. En 2013, j’ai publié « Lumières de Pointe Noire », qui était un autoportrait fait par mon entourage et qui me définissait ; c’était un livre de l’absence, de l’arrachement à ma mère. Pendant que je faisais ce voyage pour écrire le livre, je sentais qu’un autre roman, celui de l’orphelin, pouvait naître (je suis moi-même orphelin de père et de mère). Par ailleurs j’avais rencontré beaucoup de personnes qui me disaient qu’elles voulaient figurer dans mon livre, et je ne les avais pas incluses. C’est ainsi que ce livre, « Petit Piment », est né.

Petit Piment est au départ un petit garçon plutôt atypique. Orphelin, il décrit son existence depuis l’orphelinat jusqu’à ce qu’il s’en échappe avec deux acolytes pour se retrouver à Pointe Noire et devenir en quelque sorte le Robin des Bois des tropiques.

Derrière les aventures de Petit Piment, j’essaie de regarder autrement la question de l’histoire, de la politique, de la société au Congo et dans l’Afrique contemporaine, et peut-être même jusqu’en Europe puisque des liens forts existent entre ces deux continents.

Petit Piment est un personnage qui existe (même si j’ai mis du roman à l’intérieur. Lorsque j’avais côtoyé le personnage réel, il m’avait dit qu’il était plus à l’aise en personnage de roman que comme témoin de la vie réelle).

 

NI : Vos livres contiennent toujours beaucoup d’humour, de drôlerie, de tendresse, derrière les thèmes « sérieux » qu’ils abordent ; pouvez-vous nous parler de la place de l’humour dans votre écriture ?

L’humour fait partie de ma nature. Je n’aime pas avoir l’air sérieux, même quand c’est grave. C’est ma famille qui m’a appris ça. Je suis fasciné par les fables de La Fontaine, d’Esope, par les caricatures, par tout ce qui peut me donner un éclat de rire. C’est par l’éclat de rire que, souvent, les larmes viennent.

 

NI : Votre roman est très imagé, il fourmille d’anecdotes, d’histoires cocasses, et aussi de rebondissements très abrupts, comme au début du livre, l’arrivée du communisme à l’orphelinat. Je suppose que cela s’est passé comme ça, dans la vraie vie ?

AM : oui, c’est une situation qu’a connue l’Afrique entière. Du jour au lendemain, la religion a été remplacée par le communisme, sans transition, de manière brutale. En l’occurrence, à l’orphelinat, on n’a même pas dit aux enfants ce qui était arrivé. Un jour, ils ont vu que la voiture du curée a été remplacée par le drapeau communiste, hissé tous les matins. C’est dans cet univers qu’a vécu Petit Piment, et c’est de cette manière qu’il va vivre, selon les circonstances. Il va s’échapper de l’orphelinat avec la complicité de deux jumeaux, et tous les trois vont commencer une vie de petits bandits, jusqu’à ce que cette vie devienne de plus en plus compliquée..

 

NI : Arrivé à Pointe Noire, Petit Piment est recueilli par une certaine « Maman Fiat 500 », qui est-elle ?

Au Congo, on peut ainsi recueillir n’importe quel enfant qui traîne dans la rue, c’est assez courant. Petit Piment, arrivé à Pointe Noire, se promène dans le « Quartier 300 » (on l’appelle comme ça parce que c’est un quartier de prostituées, où la passe coûte 300), et il propose son aide à une femme qui passe avec des sacs. C’est Maman Fiat 500, qui « règne » sur dix filles prostituées et qui va proposer à Petit Piment de venir vivre avec elles. Petit Piment est très content, c’est le seul homme de la maison à part les clients. Il se sent très bien et protégé. Et lorsqu’il va perdre tout ce monde, son esprit va se brouiller, et cela va peut-être le pousser à devenir un personnage dangereux pour tout le monde….

 

NI : Parmi les thèmes abordés, il y celui de l’esclavage, de la couleur de peau, des thèmes dont vous parlez souvent. Il y a notamment une femme, une Cubaine, qui, elle, est métis.

AM : Oui, le métissage était perçu comme quelque chose de supérieur par rapport au fait d’être noir, mais il s’agit d’une supériorité extérieure. C’est vrai pour cette femme : elle se vante d’avoir du sang blanc, mais à l’intérieur d’elle-même elle n’est pas en accord avec ça. Cela lui rappelle finalement l’esclavage, thème qui traverse effectivement tous mes livres.

 

NI : Au-delà du romanesque, Petit Piment nourrit de vraies réflexions sur la culture, la société, l’enfance, merci Alain pour ce très beau livre.