« Là où les chiens aboient par la queue » – Estelle-Sarah Bulle, ed Liana Levi

Un premier roman de la rentrée littéraire très réussi.

Estelle-Sarah Bulle est de culture antillaise par son père. Dans ce premier roman, elle met en scène une jeune antillaise née en métropole dans les années 1970, qui recueille les propos de sa tante Antoine. Celle-ci est née en Guadeloupe, dans un village reculé, « là où les chiens aboient par la queue » (traduction littérale d’une expression créole qui signifie « trou perdu »). Antoine part de son village à l’âge de 16 ans, dans les années 1960, pour aller d’abord à Point-à-Pitre, puis en métropole. Le lecteur suit également le destin du frère et de la soeur d’Antoine. A-travers ces personnages hauts en couleur, l’auteure nous dépeint avec beaucoup de talent la vie aux Antilles dans les années 1960, et aussi ce qu’elle appelle « l’immigration intérieure », ces Antillais qui ont quitté leur île pour s’aventurer en métropole. C’est un texte empli de sensibilité et de talent, non dénué d’humour, que nous livre ici Estelle-Sarah Bulle.

A noter que ce premier roman est très remarqué puisqu’il figure sur un certain nombre de listes de prix littéraires de cette rentrée.

J’ai eu la chance de pouvoir interviewer l’auteur, voici donc un article qui vous donnera je l’espère envie de venir à la rencontre de l’auteure, samedi matin 1er décembre 2018 à 11 h.

Titre : LE premier roman indispensable de la rentrée littéraire 2018, est celui d’une jeune femme sympathique et talentueuse. Rendez-vous entre la Guadeloupe et la métropole, entre les  années 1960 et les années 2000, avec une galerie de personnages truculents et attachants.

NI : Estelle-Sarah Bulle bonjour, vous êtes née en 1974 à Créteil, d’un père guadloupéen, et d’une mère franco-belge. Vous avez baigné dans la culture antillaise mais avez grandi en métropole et vous vivez à Paris.

Ma première question concerne le titre de votre roman : expliquez-nous !

ESB : C’est une expression créole qui signifie « habiter dans un trou perdu, tellement perdu que même les chiens n’ont pas un comportement habituel. Comme mon roman se situe en Guadeloupe dans un endroit très reculé, j’ai trouvé que cette expression était parfaitement adaptée.

 

NI : Parlez-nous des personnages de ce roman :

ESB : on part d’une famille qui habite donc un trou perdu sans eau ni électricité, en Guadeloupe dans les années 40, au milieu des champs de canne à sucre. La fille ainée, Antoine, décide à 16 ans de quitter cet endroit pour rallier Pointe à Pitre. Le lecteur va la suivre dans ses pérégrinations. En contrepoint, on a aussi la vie de son frère et de sa sœur, qui vont eux aussi raconter leur histoire depuis leur enfance jusqu’à leur arrivée en métropole dans les années 1960. Et en dernier lieu il y a la nièce de l’héroïne, qui, elle, est née en métropole dans les années 1970 et qui va recueillir les paroles de toute la famille.

NI : Cette histoire est-elle celle de votre famille ?

ESB : Effectivement, très classiquement, je suis partie de choses que je connaissais intimement. Cela dit le livre est tout de même très romancé. J’avais surtout envie de raconter un panorama plus vaste, ce que c’est que la Guadeloupe à l’ère contemporaine, des années 40 jusqu’à aujourd’hui. Qu’est-ce qui s’est passé pendant ces années-là, sachant qu’aujourd’hui il y a autant d’Antillais en métropole qu’en Martinique et Guadeloupe réunies. Je me suis penchée sur cette grande « émigration de l’intérieur », j’ai voulu explorer quelles en ont été les conséquences pour la génération d’antillais issue de cette « immigration intérieure » et nés en métropole.

NI : Est-ce une envie ou un besoin, de raconter ?

ESB : c’est vrai qu’il y a une volonté de transmission, mais le besoin est surtout celui d’écrire, besoin que j’ai toujours éprouvé depuis que je suis petite. J’ai mis au service de mon besoin d’écrire ce que je connaissais le mieux. Pour commencer avec un sujet avec lequel je suis à l’aise. J’espère que mon désir d’écrire va perdurer et que j’écrirai par la suite sur d’autres sujets.

 

NI : Pouvez-vous nous brosser rapidement le portrait d’Antoine, l’héroïne principale ?

ESB : Elle est à l’image de son prénom, un peu ambigüe. Elle est très belle, très attirante mais elle se fiche complètement de son apparence, elle n’est pas du tout dans les jeux de séduction classiques. Elle est très indépendante, ce qui est assez original dans les années 40, qui plus est dans un coin aussi reculé que le village dans lequel elle vit. Elle a décidé de tracer sa route seule, d’avoir des histoires sentimentales plus ou moins quand ça lui convient. Elle a un caractère assez fort et vit dans un monde qui est le sien. Elle n’est pas toujours très rationnelle dans son rapport à la réalité, mais elle s’en sort. C’est vraiment un portrait de femme volontaire que j’ai voulu brosser.

 

NI : c’est un livre que l’on ne lâche pas, qui donne envie de mieux connaître la Guadeloupe et les Guadloupéens. Au-delà de l’histoire, c’est votre style qui tient le roman. Quelles sont vos sources d’inspiration littéraire ?

ESB : je suis très contente que vous disiez que ce roman peut plaire en-dehors de la Guadeloupe. C’est une histoire des origines et du voyage, finalement, qui s’adresse à beaucoup de gens qui sont nés « là où les chiens aboient par la queue ». Pour en revenir au style de mon roman, j’y ai mis des expressions créoles mais moi je ne parle pas créole, mon père n’a pas souhaité me transmettre la langue, car il voulait que je m’intègre le mieux possible à la métropole. J’ai toujours eu un sentiment de proximité et d’éloignement à la fois avec cette langue, qui a toujours résonné à mes oreilles un peu comme une musique. Le créole est une langue très riche, très imagée, où on peut puiser à l’infini, très poétique, donc j’ai pu m’amuser avec ce matériau même sans le maîtriser complètement. Et puis au niveau des influences, il y a Patrick Chamoiseau qui m’a beaucoup marquée.

 

Merci beaucoup pour cette présentation. Estelle-Sarah Bulle a le talent de peindre avec adresse et finesse les personnages, les paysages, les situations. C’est un livre que l’on prend beaucoup de plaisir à lire, qui nous dépayse et nous divertit avec une très grande habileté. S’il y a un premier roman à défendre, c’est celui-là. Merci aux éditions Liana Levi pour leur travail toujours très qualitatif.